Bilan 5 ans : de l’idée de la société JUSTE à aujourd’hui

Petit chemin de réflexion…

Le point de départ

 

Ça fait 5 ans que j’ai quitté mon dernier poste pour me consacrer à 100% à mon projet de créer une entreprise de création et vente de vêtements qui soit « parfaite », éthique jusqu’au bout de l’étiquette !

Je commence à avoir un peu de recul sur les premiers pas qui m’ont conduit jusqu’ici et je peux aujourd’hui en parler avec plus de sérénité, sans la passion dévorante des premières années.

En avril 2013, je réfléchissais à mon projet, je contactais un ami, que j’avais rencontré lors d’un stage chez L’Oréal en 2004, pour la création du logo et de l’identité visuelle de la marque (avec qui j’allais finalement m’associer) et je peaufinais mon projet. Je commençais à me renseigner sur les différentes matières existantes, les salons où rencontrer des fournisseurs… Je me rappelle avoir fait le tour des fournisseurs de tissus au salon « Tissus Premiers » à Lille. Et lorsque je posais la question de la traçabilité, aucun ne m’a prise au sérieux et j’ai eu droit à des regards méprisants ! Impossible de connaitre toute la traçabilité de la chaine, encore moins de remonter jusqu’à la culture matière première. «  Et de toute façon, ça intéresserait qui ???? ». « Ben, en fait, déjà moi coco » est la réponse qui est restée coincée dans ma gorge au fil des heures en parcourant les stands du salon. C’est ce jour-là que j’ai compris que mon projet devait s’articuler autour du fil, qui serait acheté (par mes soins), puis tricoté, puis teint et confectionné. Je n’avais pas pensé que ce serait si compliqué, je pensais pouvoir partir du tissu et me consacrer à la création et la confection, mais impossible de faire ce raccourci !

J’ai déchanté lorsque, dès mon retour, j’ai contacté Safilin (la dernière usine française de filature de lin pour le prêt-à-porter) qui n’en démordait pas que je devais leur acheter une demi-palette de lin (250 kgs à 20€/kgs). Même pour faire mes protos, impossible de négocier la vente de quelques kgs. Donc avant même de savoir si le fil convenait à mon tricoteur, je devais déjà dépenser une coquette somme. (Et soit dit juste en passant, le fil ne convenait finalement pas à mon tricoteur et j’ai dû aller le faire retordre au fin fond des montagnes vers Saint-Etienne dans un « moulin ». Oui, j’en ai connu des aventures !!).

Retour vers le passé

Je travaillais donc depuis 2004 dans la mode, et pourtant, j’aurai bien été incapable de comprendre ou d’appréhender la chaine entière de fabrication d’un vêtement puisque je n’avais travaillé que dans un bureau où on créait et on achetait les vêtements, dans le marketing et la communication. Toutes les étapes entre les 2 (achat de la matière première, achat des fournitures, boutons, fils, zip,…, transformation de la matière première, filature, tissage, tricotage, teinture, ennoblissement, …) m’étaient totalement inconnues puisque tout se faisait en dehors du siège social, même en dehors de France ou même d’Europe. Tout était opaque et le secret bien gardé ! Rien de transparent, rien d’humanisé, jamais de possibilité d’associer un visage aux fabricants (sauf les visites ponctuelles de fournisseurs européens pour les boutons, les cuirs, les packagings, mais cela restait assez rare). Les contacts quotidiens se faisaient avec les agents basés à Hong-Kong, qui, eux, géraient la production et les usines en Chine. Je n’avais jamais trouvé ça bizarre, je n’avais cherché à savoir, tout cela me paraissait parfaitement rodé et normal.

L’étape cruciale des prototypes & le made in france

D’avril 2013 à février 2014, date à laquelle j’ai commencé à produire mes protos, j’ai uniquement décortiqué cette chaine de production, pris contact avec des dizaines de fournisseurs, tenté de comprendre le fonctionnement des usines, départager ce qui est écolo de ce qui ne l’est pas, et avec comme seules armes mon téléphone et mon ordinateur.

Après 5 ou 6 protos complètement ratés, qui ont provoqué pas mal d’hilarité chez mes proches (pas vraiment chez moi) et mon compte bancaire vidé de 10 000€ avant même la première vente, la raison (et mon conseiller BGE) m’auraient dicté de faire n’importe quoi d’autre. Mais ce projet dingue me tenait déjà les tripes, j’étais foutue ! J’ai tenu bon, j’ai réussi à créer la première filière de production 100% locale, avec du lin européen filé en Europe et toutes les étapes de teinture, tricotage et confection réalisées en France. Coût d’un top manches longues tricoté : environ 50€ (uniquement le coût de fabrication du vêtement, sans compter tous les coûts annexes). La marge ne serait donc pas très élevée car l’idée était que les vêtements soient accessibles en termes de prix !

Mais 3 collections en made in France plus tard, j’avais flambé ma mise de départ qui était quand même de 74 000€ dans la production française, ce qui défiait alors toute logique de rentabilité. J’avais donc tout « raté », fait beaucoup d’erreurs, eu beaucoup de crises de nerf et de larmes, de disputes avec mes partenaires ou mes proches, eu envie d’arrêter 50 fois.

Par contre, j’avais compris 2 ou 3 choses sur la gestion d’entreprise, les relations fournisseurs, la création et la fabrication des vêtements, le stress lié à l’entreprenariat qui est difficile à canaliser, et la vente en ligne (même si sur ce dernier point, il me reste encore beaucoup trop de choses à apprendre).

J’ai appris qu’on ne peut pas faire toute seule le boulot de 5 personnes et qu’il faut apprendre à bien s’entourer afin de se concentrer sur ce pour quoi on est douée, j’ai appris qu’il faut s’écouter, écouter sa petite voix intérieure, quand elle dit « go !! » ou « au secours !! », j’ai appris qu’il faut beaucoup ménager les personnes qui travaillent pour nous, même si cela parait souvent injuste car personne ne nous ménage nous en tant que chef d’entreprise ! J’ai appris qu’il ne faut pas s’oublier car prendre du temps pour soi est salutaire.

J’ai appris tellement en 5 ans que je pourrais écrire des pages et des pages de listes.

Niels Bohr, un scienfique danois (prix Nobel en 1922) a dit “An expert is one who has made in a specific domain all the mistakes that can be made.” « Un expert est celui qui, dans son domaine de prédilection,  aura fait le tour de toutes les erreurs possibles » ou bien encore Winston Churchill « Le succès, c’est la capacité d’aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme ».

Voilà mon état d’esprit depuis que mon compte bancaire pro a fondu comme neige au soleil après mes 3 collection MIF et que je vis ma vie d’entrepreneuse avec l’angoisse (mais l’excitation aussi) qu’une seule erreur me serait fatale. Un modèle qui ne marche pas du tout, une arnaque (oui ! ça a failli m’arriver plusieurs fois !!) ou une mauvaise gestion. Mon enthousiasme, je l’ai perdu, souvent, mais il est toujours revenu quelques jours plus tard car cette entreprise, c’est comme une mission qui me dépasse et qui je l’espère (mon indécrottable optimisme oblige ), malgré sa taille ridiculement petite, pourrait faire changer les mentalités !

Du made in France au made in Portugal

Donc, pour la 4ème collection, aidée par mon ami Laurent, agent de fils chez Safilin (mon filateur), qui, Dieu sait pourquoi, a toujours eu confiance en moi et en LRT, j’ai décidé d’essayer de reprendre l’activité mais en acceptant que le 100% made in France n’était pas possible (du moins avec du lin tricoté).

En septembre, ce sera donc la 5ème collection que je sors en Made in Portugal. Je ne peux pas dire que tout roule comme sur des roulettes, je n’ai pas encore trouvé « LE » confectionneur de mes rêves, mais dans tous les cas, avec le tricoteur circulaire, son usine de teinture et celle de sérigraphie, le tricoteur rectiligne, son usine de teinture, l’usine qui confectionne et sérigraphie les étiquettes tissées,… ça se passe bien ! La qualité du tricotage est bien meilleure, plus résistante, plus régulièremes marges ont augmenté et comme je vous en parlais dans mon précédent bilan, mon chiffre d’affaire a aussi décollé ! Il a doublé par rapport à l’an passé et ceci malgré de gros investissements en communication et le passage de mon site sous Prestashop, ce qui me simplifie bien la vie !

Et comme j’y crois encore et que je suis très têtue, je compte ressortir 2 modèles en Made in France en septembre. Avec des prix de production plus de 3 fois supérieurs à ce que je fais au Portugal (mais bien sûr, je ne pourrais pas multiplier les prix de vente par 3). J’ai trouvé une nouvelle usine, grâce à la styliste qui m’a fait de très beaux protos. J’essaie de voir maintenant comment financer les 18 000€ nécessaire à cette mini collection. Le tricotage et la teinture restent à Porto, mais la confection serait relocalisée en France.

La conclusion

 

Dans des situations compliquées, on se répète souvent une phrase ou une idée, comme un mantra, qui nous aide à surmonter les difficultés. Dans mon cas, je me dis souvent que ma petite entreprise, qui prend tellement de place dans ma vie, n’est pas MA vie. Ce n’est qu’une partie de ma vie. Et si tout s’arrêtait demain, eh bien ! J’y survivrai. Oui, j’y aurai consacré 5 ans de ma vie, toutes mes économies, mon énergie, parfois ma santé mais si tout s’arrêtait d’un coup, je pourrais y repenser avec fierté et reconnaissance. Car de la reconnaissance, il y en a beaucoup. De la part de tous les clients qui sont tellement gentils et bienveillants, qui écrivent des petits mots, des mails, des remerciements, c’est ultra touchant. Je me dis que je suis dans leur vie, ils partent en vacances avec moi, je vis à leurs côtés, à travers leurs vêtements, des moments forts, des moments beaux ou tristes, du quotidien. Faire des vêtements, c’est très intime, ils s’imbriquent à la personnalité de celui qui les porte. Et encore plus pour les miens puisqu’ils portent mes valeurs, mes convictions, et c’est génial de ce dire que des centaines de vêtements sont achetés, puis portés, comme des petits bouts d’ondes positives qui s’éparpillent en France et parfois un peu plus loin. Un vêtement, c’est très concret, très prosaïque, mais c’est aussi tellement plus !
Je m’éparpille et m’éloigne du sujet de ce bilan, mais finalement, c’est aussi bien comme ça !